Tombouctou, journal de marche – Mali 2019

Vivez une opération extérieure de l'intérieur grâce à ce récit qui relate les moments marquants vécus par l’auteur.

Publié le 08 février 2026

Il y a plus d’un an, Facebook a commencé à me proposer un nombre croissant de publications d’un certain Jean-Eric, portant sur la marche du monde, de la France ou de son immeuble. J’ai immédiatement été séduit par son style direct et efficace, souvent intelligent et non dénué d’humour, même si parfois desservi par quelques excès de langage. Derrière cette rugosité apparente, je percevais un profond attachement à son pays et à ses valeurs républicaines, un attachement trop souvent malmené — comme chez moi ces derniers temps — par certains de nos compatriotes.

J’ai rapidement compris que cet homme était militaire et qu’il avait bourlingué à travers le monde. Il ne l’a jamais étalé, du moins à ma connaissance, ne s’en est jamais vanté, mais sa photo de profil en disait long sans rien révéler explicitement.
Grâce à un contact commun sur Facebook, j’ai découvert qu’il avait écrit un livre. Je dois avouer que je ne savais pas du tout à quoi m’attendre en commençant sa lecture.

Vivre une opération extérieure de l'intérieur

Comme l’indique la couverture, Tombouctou relate les moments marquants vécus par l’auteur, Jean-Eric L., officier de la Garde républicaine, lors d’une mission de neuf mois au Mali en 2019, au sein de la MINUSMA (Mission multidimensionnelle intégrée des Nations unies pour la stabilisation au Mali).

Il s’agit d’un journal de marche : ne vous attendez donc pas à des descriptions envoûtantes de paysages sublimes invitant à une rêverie romantique et déplacée. D’ailleurs, l’ouvrage s’adresse en partie aux personnels de nos armées tentés par l’expérience. Le contenu est factuel, mais on y retrouve l’intelligence, le style sobre et direct, et le ton teinté d’humour de son auteur. Nous vivons une Opération Extérieure (OPEX) de l’intérieur — ce n’est pas un compte-rendu d’assemblée générale des Écologistes !
Quoique…

La relation des quelques semaines de formation à Bamako permet de se faire une opinion peu flatteuse de la capitale malienne et une excellente idée du folklore administratif onusien, qui n’a rien à envier au nôtre, pauvres Français. À ce sujet, la scène où ses supérieurs français lui annoncent, de manière pour le moins formelle, son lieu d’affectation est particulièrement savoureuse.

Après un voyage épique en avion, l’auteur découvre le camp retranché de Tombouctou, où se côtoient 2 500 personnes de 99 nationalités différentes : militaires (principalement non occidentaux), diplomates, humanitaires et locaux. C’est une planète Terre en miniature, un échantillon représentatif et condensé de l’humanité, le fameux « village mondial ». Certains y sont par devoir ou par goût de l’aventure (souvent les deux), quelques-uns par appât du gain, et beaucoup par obligation ou nécessité.

Les patrouilles et les missions de protection se succèdent. Le danger, la chaleur et le sable sont omniprésents, y compris dans le camp, survolé chaque matin par les Mirage français de l’opération Barkhane, qui traquent les groupes jihadistes.

Dans la grande tradition de l’Armée française — héritage critiqué et critiquable de notre passé colonial —, Jean-Eric met un point d’honneur à aller au contact de la population. Il multiplie les patrouilles à pied dans Tombouctou, ce qui n’est pas sans risque dans les ruelles étroites de cette ville légendaire, presque millénaire, où Touaregs, Songhaïs et Arabes cohabitent difficilement. Il se rendra aussi, pour la journée, dans des villages parfois très éloignés de l’agglomération.

L’accueil peut être glacial, prudent, amical ou franchement hostile, d’un quartier de Tombouctou à l’autre, d’un village à l’autre, voire au sein d’un même village où cohabitent plusieurs ethnies.

Un pays fragmenté, un pouvoir central affaibli et désorganisé 

Étant un journal, les faits sont présentés dans l’ordre chronologique, sans contextualisation historique. Ce n’est pas le but de ce genre d’ouvrage. Plusieurs thèmes en émergent toutefois. L’auteur fait sienne une citation de Thomas More : « Un voyageur ne revient jamais chez lui sans un préjugé en moins et une idée en plus. » Je pourrais, comme lui, en faire ma devise après la lecture de ce livre.

Au Mali, si Barkhane était le glaive, la MINUSMA était le bouclier chargé de protéger les populations (le pluriel est important). Mais une partie de la mission de la MINUSMA consistait aussi à se protéger elle-même, tant le territoire était complexe et difficile à maîtriser : une attaque jihadiste pouvait survenir à tout moment, une bombe artisanale exploser au passage d’un véhicule, ou un poignard être brandi dans la cohue d’une foule amicale un jour de marché. Et quand cela ne suffisait pas, la MINUSMA pouvait toujours, en dernier recours, appeler la cavalerie à la rescousse : les Français de Barkhane.

Cette aventure permet aussi à l’auteur de découvrir les traditions touarègues, où la femme est protégée par l’Asshak, un code moral garantissant la survie de la communauté dans l’un des milieux les plus hostiles du monde. Dès son enfance, le Touareg se voit inculquer le respect de l’intégrité physique et morale de la femme. La punition pour toute violence physique ou verbale envers une femme peut aller jusqu’au bannissement, ce qui signifiait autrefois une condamnation à mort.

L’image de la France à l’étranger

La compétence et le professionnalisme de l’armée française sont largement reconnus dans le monde. La France est souvent admirée, mais les gens en ont une vision très romantique. Les nouvelles du mouvement des Gilets jaunes et du pillage de l’Arc de Triomphe sèment la stupeur et l’incompréhension parmi les différentes nationalités présentes dans le camp. Pendant qu’un drone ennemi survole le camp et que les tirs d’armes automatiques saturent l’espace sonore, la locataire de l’auteur l’appelle, furieuse et paniquée, parce que la VMC ne fonctionne plus. Ambiance.

Jean-Eric décrit aussi le camp Barkhane, composé de 200 personnes issues d’une myriade d’unités, allant des forces spéciales aux pilotes de Mirage 2000, en passant par quelques étrangers (Anglais, Allemands, Belges de l’EUTM). Initialement chargé de l’encadrement de 134 soldats nigériens, il réalise très vite qu’il devra compléter leur formation, pour leur sécurité et la sienne, tout en évitant de froisser leurs supérieurs. Le contact passe si bien que les Nigériens — anglophones — finiront par faire venir un professeur de français deux fois par semaine pour apprendre la langue de leur mentor. C’est le cas de Winston, jeune sous-officier nigérien musulman, amoureux de la France qu’il n’a pourtant jamais visitée.

Sisyphe en Afrique

Dans cette région du monde, lutter contre la violence endémique et le non-droit relève davantage du mythe de Sisyphe ou du tonneau des Danaïdes que de l’enlisement dont semble se délecter la presse française — presque toujours défaitiste, quel que soit le sujet : « Libé, L’Obs et Le Monde auraient voulu que le conflit ne dure que six mois, sans pertes, et que l’ennemi islamiste soit terrassé rapidement, proprement, sans violence, et même en deux heures, pourquoi pas ? La durée moyenne d’un bon film de guerre, où les gentils sortent toujours vainqueurs et à peine décoiffés. »

Les aspects positifs de la colonisation ?

La France n’a pas laissé que de mauvais souvenirs en Afrique, loin de là ! La polémique très franco-française sur « les aspects positifs de la colonisation » relève souvent de l’autoflagellation. Le Mali est un pays immense, dirigé depuis la capitale par une élite incompétente, corrompue, ou les deux à la fois, qui se préoccupe peu des populations du nord.

Dans un village éloigné de Tombouctou, Jean-Eric rencontre un vieux Touareg, instituteur de 1964 à 2005. L’homme témoigne d’une époque où « la Gendarmerie et les troupes coloniales osaient aller partout, en profondeur, s’arrêtant dans le moindre village ». « Le gouvernement malien ne recherche pas cette proximité, et l’ONU, insuffisamment. » Le vieil homme dort chaque nuit dans une maison différente, car sa vie est menacée.

Un autre vieil homme, Mohammed, raconte avec émotion comment, le 22 janvier 2013, les troupes franco-maliennes ont été accueillies en libératrices par une foule en délire, suivies de près par François Hollande, à qui il a eu le privilège de serrer la main.
Une plaque apposée sur l’école d’un village indique qu’elle a été rénovée par les militaires français. « Nos armées font aussi de l’humanitaire. L’aide apportée est décidée au plus près des besoins, et les militaires français, champions du monde du système D, réalisent ces opérations sans gaspillage. C’est aussi l’assurance que les fonds ne sont pas détournés par une poignée d’apparatchiks mafieux. »

Et que dire de cet interprète touareg, passionné de littérature française du XIXe siècle, qui demande à Jean-Eric de lui ramener des livres lors de sa prochaine permission ? Ou encore de ce fils de tirailleur « sénégalais », croisé à Bamako, fier de son père et de ce qu’il a fait pour libérer la France ?

Notre pays est bien plus présent dans les cœurs africains qu’on ne veut bien le dire.

La question de l’altérité

L’auteur, particulièrement sensible aux questions religieuses, est aussi séduit par la tolérance qui semble dominer dans le camp. Même les Suédois, l’un des peuples réputés les moins croyants d’Europe avec les Estoniens, assistent aux sermons de leur pasteur, alors qu’ils ne pratiquent pas dans leur pays.

Un jour, alors que Jean-Eric arpente la ville avec ses camarades nigériens, un très vieil imam de la célèbre mosquée de Sankoré insiste pour bénir leur patrouille.

À l’office célébré chaque dimanche par un pasteur, se presse une foule bigarrée où les chrétiens ne sont peut-être pas majoritaires. Les musulmans trouvent les sermons très bien faits. « Nous sommes au-delà du syncrétisme, même ceux qui ne croient en rien disent que cela leur fait du bien. »

Pour conclure

Cet ouvrage aidera sans doute les militaires français à mieux appréhender leurs missions en OPEX dans le cadre du maintien de la paix. Naturellement, son auteur est fier de notre pays, de nos valeurs et de notre histoire. Il vaut mieux l’être quand on exerce ce métier si particulier, où l’on accepte par principe l’éventualité du sacrifice ultime pour la nation. Il manque parfois d’objectivité, mais c’est ce qui fait tout l’intérêt et le charme de ce genre de témoignage.

Pour ma part, Tombouctou a modifié ma perception de l’intervention française et internationale au Mali. Je pense que Jean-Eric peut être fier de ce qu’il a accompli. Quant à moi, je suis fier que l’armée de mon pays compte des officiers à la fois professionnels et humains, cultivés, s’interrogeant en permanence sur l’efficacité, le sens et les aspects moraux de leur mission, à l’écoute de leurs propres faiblesses et de leur état physique et psychique du moment. Bref, ce ne sont pas des machines à tuer, mais des hommes et des femmes, au sens le plus profond et le plus vrai du terme.

Comme le rappelle Jean-Eric, durant ses neuf mois de mission, 25 Casques bleus et 3 soldats de Barkhane auront été tués par les terroristes. Mais le plus lourd tribut restera celui payé par les Maliens eux-mêmes, avec 200 militaires tués au combat sur la même période.

L'interview de l'auteur par le service de communication de la Garde républicaine

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