Déjeuner de Jordan Bardella avec le MEDEF : entre fantasmes et fake news

Le président du RN a été reçu par l’organisation patronale le 20 avril 2026. Ce qui n'a pas manqué de déchaîner les passions, à tord ou à raison.

Publié le 22 avril 2026

Autant vous le dire tout de suite, mettre les points sur les i et les barres sur les t : en tant que petit patron, je n'ai pas un passion immodérée pour le MEDEF, considérant qu'il ne me représente pas. Et pour remettre l'église, ou plutôt la mairie, au centre du village, en tant qu'humaniste, démocrate, libéral et pro-européen, je me retrouve encore moins dans les valeurs véhiculées par l'extrême-droite en général et le RN en particulier.

Pour autant, j'ai été très étonné de la place prise par cet événement dans le débat public, que ce soit dans la sphère médiatique ou sur les réseaux sociaux.

Un traitement médiatique pour le moins étonnant

France Info a titré : "Déjeuner de Jordan Bardella avec le Medef : un signe supplémentaire du rapprochement entre le Rassemblement national et le patronat", précisant que "Cette rencontre intervient quelques jours après un dîner entre Marine Le Pen et plusieurs chefs d'entreprise du CAC 40."

Pour Le Monde, qui titre "Déjeuner de Jordan Bardella avec le Medef : entre le RN et le grand patronat, des rendez-vous de plus en plus courants, au bénéfice de chacun", il s'agirait presque de connivence. Et le journal s'étonnerait presque que "Les grands patrons et l’extrême droite [...] dialoguent désormais au vu et au su du Tout-Paris."

Pour Libération : "Rupture : Jordan Bardella obtient son rond de serviette au Medef".

Bien évidemment, à l'autre bout du spectre médiatique, la très bolloréenne Europe 1 jubile : "Présidentielle 2027 : Jordan Bardella rencontre le Medef, une revanche pour le Rassemblement national".

L'emballement des réseaux sociaux

Cette rencontre intervient quelques jours seulement après un dîner entre Marine Le Pen et plusieurs chefs d'entreprise du CAC 40.

Mettons de côté pour l'instant les réactions aussi outrées que prévisibles des opposants au RN et notamment de la gauche dont la lutte des classes et la défense des travailleurs constituaient à la fois l'ADN et le fonds de commerce avant d'être remplacés par la défense du Hamas et du Hezbollah.

Une fake news s'est répandue sur la toile comme une traînée de poudre. Selon le Huffingtonpost Post  « Le compte d’un think-tank nommé Les Progressistes a relayé des propos attribués à Patrick Martin ».

Le numéro 1 du MEDEF aurait « confessé que de son vivant, il n’avait jamais discuté d’économie avec quelqu’un d’un niveau aussi bas ».

Une citation suit : « Monsieur Bardella a un niveau de 3e en connaissance économique… en géopolitique il est perdu ». La publication a été immédiatement relayée, à tort, par l’ancienne ministre et actuelle eurodéputée Horizons Nathalie Loiseau.

C'est quoi un patron ?

Moi, gérant d'une modeste agence web, Patrick Martin, dirigeant d'une entreprise de 3000 salariés générant 1 milliard d'euros de chiffre d'affaires annuel et votre boulanger, avons en commun que, dans notre quotidien, nous devons prendre des décisions de gestion à court, moyen et long terme C'est notre responsabilité vis-à-vis de notre entreprise, de ses clients, de ses fournisseurs, de ses actionnaires et de ses salariés. C'est une source d'angoisse constante mais c'est aussi ce qui fait la beauté de notre métier.

Pour prendre ces décisions, nous devons évaluer en permanence les risques et les opportunités en nous appuyant sur le recueil d'informations économiques, techniques, juridiques dans un contexte dynamique. C'est ce qu'on appelle la veille stratégique.

C'est quoi une organisation patronale ?

Une organisation patronale - comme un syndicat de salariés par ailleurs - est un peu plus qu'une instance de lobbying, c'est aussi un lieu d'échanges, un endroit où l'on forme et on informe. C'est un outil de veille, parmi d'autres, mise à disposition de ses membres via l'organisation de grands événements publics très formels, la mise en place de formations à destination de chefs d'entreprises, la publication d'une revue périodique, de production de rapports et d'études, la gestion d'un site internet, mais aussi l'organisation d'événements plus privés.

Les déjeuners professionnels rentrent dans cette dernière catégorie.

C'est quoi un déjeuner professionnel ?

Un déjeuner professionnel est un espace d'échanges informel. Le huis-clos, la réunion en petit comité, la convivialité induite par la nourriture et l'alcool, l'absence de notes ou de discours préparés permet de faire tomber certaines barrières et donc de sonder plus facilement une personne, découvrir ses objectifs et sa vraie nature mais également de lui faire passer des messages.

A mon tout petit niveau, j'ai eu à connaitre plusieurs déjeuners d'affaires par le passé. L'un m'a particulièrement marqué : les trois directeurs d"une PME industrielle de 60 salariés, à qui j'avais envoyée un devis plusieurs semaines auparavant resté sans suite, étaient de passage dans ma ville et m'ont convié à un déjeuner. Nous avons discuté de tout et de rien, de mes affaires et des leurs mais pas seulement. Le lendemain, le devis était dans ma boite e-mail : moi-même et mon entreprise venions d'être évalués !

Jordan Bardella, sans prompteur, sans notes préparées par ses assistants apprises par cœur, a été mesuré, ausculté, analysé, passé au crible. Il a été évalué sans aucune complaisance par des individus qui sortent pour la plupart des meilleures écoles de la République, qui gèrent des milliards, dirigent des milliers d'employés en France et dans le monde et qui en ont vu d'autres. Tout ce qu'il n'est pas.

Pourquoi cette évaluation ?

Dans une démocratie, il est légitime et même rassurant et sain que la principale organisation patronale rencontre les dirigeants de la principale force politique du pays.

Jordan Bardella, malgré son bac+1 (ou peut-être grâce à lui), est le candidat en tête des sondages de la prochaine élection présidentielle. Il y a donc une probabilité significative qu'il devienne le prochain président de la République, à moins que ce ne soit sa patronne, Marine Le Pen, si elle parvient à se dépêtrer avant l'échéance de ses ennuis judiciaires.

Une victoire du candidat RN à la présidentielle, impliquerait une dissolution de l'Assemblée nationale, l'organisation d'élections législatives anticipées et peut-être un raz-de-marée en faveur du parti d'extrême-droite et de ses alliés qui lui permettrait d'obtenir la majorité absolue et donc de gouverner sans entrave notre beau pays pendant au moins 5 ans. 

Le MEDEF n'a donc rien fait d'autre que son travail en proposant à ses responsables d'évaluer les menaces et les opportunités représentées par ce scénario.

Le secret qui alimente tous les fantasmes

Et donc, le RN et le méchant grand-patronat capitaliste ont-ils pactisé secrètement contre la masse laborieuse et exploitée ?

Il est normal que rien n'ait filtré officiellement de ce déjeuner. D'abord, car - vous l'aurez compris - ce n'est jamais le but de ce type d'exercice. Ensuite parce que ce n'est pas le rôle des chefs d'entreprise de se positionner publiquement par rapport à un candidat ou un parti aussi tôt, d'autant plus que toute déclaration personnelle, serait associée - même si cela ne devrait pas être le cas - à leur entreprise.

Un procès en compétence mené néanmoins à bas bruit

Durant ce déjeuné, qui a du ressembler à un cours d'économie appliquée pour Jordan Bardella, les grands patrons ont très certainement manifesté leur inquiétude quant au flou du programme économique du RN et à la capacité de Jordan Bardella, Marine Le Pen et du RN à gouverner la septième économie mondiale.

Patrick Martin n'a de toute évidence pas prononcé les mots qu'on lui attribue à tort, du moins pas publiquement. Mais des messages ont sans doute été passés en OFF, à dessein, dans le microcosme politico-économico-médiatico parisien.

D'abord ni Jordan Bardella, ni Marine Le Pen n'ont jamais administré aucune collectivité, ils n'ont jamais été à la tête d'un quelconque exécutif. En fait, ils n'ont même jamais travaillé de leur vie que ce soit dans le public ou dans le privé.

Ensuite, le parti lui-même inquiète les milieux économiques.

Les calculs sont pas bons, Marine !

Le politologue Pascal Perrineau a déclaré le 21 avril sur T18, avoir "rencontré plusieurs patrons dans les jours récents [...], les doutes sont nombreux après les rencontres avec Marine Le Pen".

En effet, outre le flou artistique sur la retraite, le projet économique du RN en 2024 prétendait "redonner leur argent aux français". Son coût, estimé par les économistes à plus de 75 milliards d'euros, était sensé être financé par trois mesures phares :

  • la lutte contre la fraude, dont on sait que qu'elle ne rapporte jamais ce que l'on attend d'elle ;
  • la suppression de l'AME : en fait tout au plus un recalibrage, soit au maximum 700 millions d'euros d'économies, de l'aveu même de son porte-parole Sébastien Chenu lors d'une interview de 2024 ;
  • la fin des contributions de la France au budget général de l'UE : sauf qu'il y a un petit souci car selon les chiffres officiels de l'UE, de 2021 à 2024, cette contribution représentait 25 milliards par an, mais pour être juste elle doit être ramenée à 10 milliards si l'on raisonne en contribution nette et à... 1  tout petit milliard si l'on prend en compte les fonds alloués au titre du plan de relance dont a bénéficié la France toujours entre 2021 et 2024.

L'ambition du RN est donc d'ajouter près de 75 milliard de dépenses non financées à un déficit structurel de plus 150 milliards. Le compte n'y est vraiment pas.

Si au RN, ils ne savent pas compter - en 2025, les comptes du parti accusaient un trou de 13 millions d'euros compensé par des prêts d'origine douteuse selon Sud Ouest - au MEDEF, ils savent compter.

La Rassemblement National et Socialiste

Le FN était de tradition poujadiste, c'est à dire pour la défense des petits artisans et commerçants contre l'État, les banques et les grands groupes. Son successeur RN a procédé par glissements successifs à un ajustement notable de sa doxa économique.

Pour preuve : en 2025, Marine Le Pen, interrogée par Darius Rochebin sur les pistes d'économies possibles et notamment la réduction du nombre de fonctionnaires, a même affirmé, sans ciller, qu'il fallait (je cite) "arrêter avec cette idée, une vieille marotte de droite". C'est donc officiel : Marine Le Pen n'est plus de droite.

Et effectivement, lors campagne de 2024, pourtant très axée sur la dénonciation des déficits, le volet économique du programme du parti - très largement déficitaire - a été jugé par les économistes comme totalement irréaliste, voire dangereux. En outre, il ne comportait aucune réforme structurelle, ni aucune stratégie claire s'inscrivant sur le long terme.

Dans sa marche glorieuse pour conquérir le pouvoir, le RN a donc pris l'habitude - certes comme d'autres partis - de faire des promesses qui n'engagent que lui. Et ces promesses concernent uniquement les Français, pas les entreprises. Une entreprise, cela ne vote pas.

On ne saura jamais si lors de ces différentes rencontre entre le patronat et le Rassemblement National et Socialiste, il aura été question de Tour Eiffel en allumettes. Ce qui est certain par contre, c'est que la vision du RN pour notre pays se résume, pour l'instant, à une alliance démagogique entre un projet sociétal d'extrême-droite et un programme économique de gauche.

En 2027, les français se laisseront peut-être bernés, les entreprises et les entrepreneurs un peu moins, mais ils ne pourront pas y faire grand chose...

Voir toutes les actualités
Politique de confidentialité - Mentions légales - Plan d'accès - Liens - Gérer les cookies - Création site Cyberiance