
« Après la Pologne, l’Italie est désormais plus riche que la France pour la première fois de son histoire ». Il y avait tellement de choses qui n’allaient pas dans ce titre piège à clics que je me suis senti obligé de cliquer.
Bien évidemment je tombe sur un site commercial qui cherche à me vendre de l’or… Le problème est que pour le faire, il oriente très clairement l’information et nous allons voir comment :
Un texte de 4000 signes sans aucun chiffre !
L’URL a été caviardée afin d’éviter d’augmenter la visibilité sur Google de ce commerçant bien indélicat :
Après le titre quelque peu catastrophiste, suit un l’article long et bien structuré, rédigé dans un français acceptable et un vocabulaire simple mais pas infantilisant.
Plusieurs points son présentés comme des faits avérés, je cite le sommaire :
- L’Italie franchit un seuil symbolique en dépassant la France en richesse par habitant
- Le patrimoine moyen des ménages italiens progresse plus vite que celui des Français
- L’écart s’explique par des dynamiques d’épargne, d’endettement et de valorisation des actifs
- La France subit une érosion progressive du patrimoine réel par habitant
- Ce retournement interroge la trajectoire économique française à moyen terme
Pourtant, aucune donnée, date ou source ne vient confirmer ces affirmations.
J’ai donc voulu vérifier sur Google la toute première affirmation de l’article : « Les dernières données patrimoniales marquent un tournant inattendu dans l’ordre économique européen. Pour la première fois, l’Italie affiche une richesse par habitant supérieure à celle de la France. »
Immédiatement, je me suis heurté un écueil sémantique de taille, sur lequel je reviendrais plus loin : Google assimile le terme de richesse par habitant à celui de « PIB par habitant ». Le moteur me fournit donc une ribambelle de résultats très sérieux qui ne répondent toutefois pas à ma question, puisque le sujet de l’article concerne bien le patrimoine (le stock) et non de PIB par habitant (le flux).
En affinant un peu ma requête, je trouve effectivement une étude de l’INSEE indiquant que le patrimoine net des italiens est très largement supérieur au patrimoine des français, que ce soit en valeur moyenne (350 000 contre 277 100 €) comme en valeur médiane (159 000 contre 125 700 €), soit une différence de près de 21%.
https://www.insee.fr/fr/statistiques/fichier/7941427/RPM2024-F29.pdf
Si même les italiens font mieux que nous, c’est la catastrophe ! Le déclin français est là ! Notre pays s’effondre !
Le problème est que les chiffres de l’INSEE datent de 2020-2021… Donc cela fait un bail que le patrimoine des italiens dépasse celui des français.
Niveau « breaking news » en vue d’informer le consommateur dans son propre intérêt, c’est un peu raté. Pour une entreprise qui se targue de conseiller les gens afin de leur permettre de faire fructifier leur patrimoine, c’est très, mais alors très léger.
Mais le festival continue :
« L’évolution ne repose pas sur un choc isolé mais sur une trajectoire de fond. Les ménages italiens se caractérisent par une structure d’épargne historiquement solide, un endettement privé plus modéré et une forte détention d’actifs réels, notamment immobiliers. La valorisation progressive de ces actifs a soutenu la richesse moyenne par habitant sur la durée.
J’avoue que je ne me suis pas fatigué à vérifier à point par point tellement cela me semblait inutile ! En effet, pour moi, géographe formé à la démographie, l’explication principale de l’enrichissement des italiens est qu’ils meurent. Tout simplement.
Les italiens s'enrichissent parce qu'ils meurent
L’astuce, bien évidemment, est que ce ne sont pas les mêmes qui s’enrichissent et qui meurent.
Selon France Info, « En Italie, les chiffres sont catastrophiques. Avec moins de 400 000 naissances en 2022 et un taux de fécondité à 1,2 enfant par femme, le pays perd des habitants. On compte aujourd'hui moins de 59 millions de personnes dans la "botte", quand il y a 10 ans on en dénombrait encore plus de 60 millions. Les projections sont pessimistes et dessinent une hémorragie. Elles prévoient environ 5 millions de personnes en moins d’ici à 2050. C'est comme si Rome et Milan disparaissaient de la carte ! »
C’est festif, même si on est d’accord, qu’avec 1,68 enfants par femme, nous n’avons pas de quoi nous réjouir non plus en France.
Français, sortez vos mouchoirs !
Mais l’article continue de plus belle et n’est plus à une approximation près pour nous faire déprimer :
« En parallèle, la France voit son patrimoine par habitant progresser à un rythme plus lent. La hausse des prélèvements, la pression inflationniste sur le pouvoir d’achat et la stagnation de certains actifs ont contribué à un décrochage discret mais continu. »
Pas de chance pour nos boutiquiers de l’or : en 2024, les dépenses réelles par habitant, en 2024, en standards de pouvoir d’achat (SPA) étaient de 27 700 pour la France et de 25 700 pour l’Italie. Source : https://www.touteleurope.eu/economie-et-social/le-pouvoir-d-achat-des-europeens/
Concernant l’inflation, sur la période des dix dernières années les chiffres français et italiens sont étonnement semblable en dehors de l’année 2022 marquée par la crise énergétique liée au conflit en Ukraine où notre pays a carrément fait mieux que la patrie de Verdi et de Rocco Siffredi grâce à notre parc nucléaire, alors même que nous jouions pourtant avec une main attachée dans le dos pour cause de maintenance corrective généralisée.
Donc là encore, il s’agit de contre-vérités assenées avec beaucoup d'assurance mais sans aucune justification.
Tout comme cette autre affirmation (je cite) : « La France subit une érosion progressive du patrimoine réel par habitant ».
Le patrimoine réel des français en augmentation quasi constante
Le patrimoine réel par habitant est un indicateur économique qui mesure la valeur moyenne des actifs détenus par chaque individu dans un pays, après déduction des dettes. Il inclut tous les types d’actifs :
- immobiliers (logements, terrains) ;
- financiers (épargne, actions, assurances-vie) ;
- professionnels (entreprises, outils de travail)
- biens durables (voitures, objets de valeurs
A ces actifs, il convient de retrancher les passifs, à savoir les dettes.
Ce calcul, je le fais d’ailleurs chaque année à l’échelle de ma petite famille. C’est un exercice intéressant.
L’INSEE, elle aussi, publie annuellement une étude sur le « Le patrimoine économique national ». Cette étude exhaustive porte aussi bien sur les ménages que les sociétés financières ou non financières ainsi que sur les administrations publiques. Les conclusions de cette étude sont très claires :
« Le patrimoine des ménages, principale composante du patrimoine national, continue d’augmenter grâce aux actifs financiers
En 2024, le patrimoine des ménages augmente (+0,7 %, après +0,6 %) et s’établit à 14 953 milliards d’euros, soit l’essentiel du patrimoine économique national (76,5 %). Il représente 8,2 fois leur revenu disponible net. Comme en 2023, la hausse en 2024 résulte de celle du patrimoine financier net (+1,1 point de contribution à la croissance du patrimoine des ménages), atténuée par une baisse du patrimoine non financier affectée par le recul de l’immobilier (-0,4 point de croissance). »
https://www.insee.fr/fr/statistiques/8661938

Une autre publication de l’INSEE indique que :
« Le patrimoine net des ménages a fortement augmenté depuis le début des années 2000, passant de 5,8 à 9,6 années de revenu disponible net en 2022. En valeur absolue, il est passé de 14 616 milliards d’euros fin 2022, avec une croissance annuelle moyenne de 4,8 % entre 2014 et 2022. Cette augmentation est principalement due à la hausse de la valeur des actifs non financiers, notamment l’immobilier ».
https://www.insee.fr/fr/statistiques/7941417?sommaire=7941491
Le constat est donc sans appel : notre vendeur d’or nous raconte des fariboles (pour rester poli).
« Winter is coming » ou « mon or, mon or, mon or ! »
Compte tenu de tout ce qui a précédé, la conclusion de l’article peut donc être considérée comme fort logique pour un esprit faible, peu informé ou déjà convaincu avant même de lire l’article :
« Dans ce climat de recomposition patrimoniale, de plus en plus d’épargnants s’orientent vers des investissements alternatifs visant la dé-bancarisation partielle et la protection du capital. Les lingots d’or, lingots d’argent et pièces d’or occupent une place centrale dans cette stratégie de sécurisation de l’épargne, en dehors des circuits financiers traditionnels. »
Comprenez : « préparez-vous à l’apocalypse zombie de Walking Dead ou à l’arrivée des marcheurs blancs de Game of Thrones, donc c’est le moment de creuser un trou dans le jardin afin d’y cacher votre trésor ». J’exagère à peine.
« Ces actifs tangibles répondent à une logique de préservation du pouvoir d’achat et de diversification patrimoniale, alors que les comparaisons internationales rappellent la fragilité croissante de la richesse par habitant dans plusieurs grandes économies européennes. »
Mais de quelles « comparaisons internationales » parlent-ils ? Ils n’ont fourni strictement aucun chiffre ! On peut craindre que ce flou artistique soit volontaire afin d’éviter les risques de se faire rappeler à l’ordre par la DGCCRF.
Ce type de procédé commercial est écœurant et dangereux.
Faire le différence entre patrimoine et performance économique
La publication commerciale de notre boutiquier s'appuie volontairement sur une confusion entre stock (le patrimoine) et flux (la performance économique).
Cette performance économique peut se mesurer de différentes manières, toutes intéressantes et toutes discutables.
Le produit intérieur brut (PIB) est la richesse produite, en une année, par les acteurs économiques résidant à l’intérieur du pays considéré. Il s’agit de la valeur de tous les biens et services produits, moins la valeur des biens et services utilisés pour leur création.
Par habitant, le PIB est considéré comme un indicateur intéressant, et il suffit de voyager un peu pour constater que globalement, il donne une assez précise du niveau de développement économique d'un pays, ce qui ne présage d'ailleurs en rien de l'inégale répartition de ces richesses à l'intérieur du pays, que ce soit au niveau géographique ou social.
Eurostat exprime le PIB en standard de pouvoir d'achat (SPA) qui est une unité monétaire artificielle permettant de gommer les différences de prix entre les États membres pour un même bien (un SPA permet de se procurer les mêmes biens et services dans tous les pays, que l’on se trouve au Luxembourg ou en Bulgarie).
https://www.touteleurope.eu/economie-et-social/le-pib-par-habitant-des-pays-de-l-ue/
Ce qui me gène dans cet indicateur est qu'on perçoit assez mal le dynamisme de l'économie productive réelle, car il vaut mieux l'exprimer par rapport à la population active que par rapport à la population totale.
Par exemple, le PIB de la France exprimé par Eurostat en standard de pouvoir d'achat (SPA) est de 3 616 milliards d'euros en 2024. Diviser ce PIB par la population en âge de travailler (40 millions de 15--64 ans), permet d'obtenir le chiffre de 79 000 euros par tête.
En Italie, avec un PIB de 2 380 milliards d'euros pour 35 millions de personnes en âge de travailler, nous obtenons un PIB par tête de 68 000 euros, soit 13,9% de moins que le PIB français.
Le newsjacking, ou comment profiter de l’actualité pour vendre
La publication de notre marchand de cauchemars relève d’une technique marketing, le newsjacking (ou « détournement de l’actualité » en français) qui consiste à récupérer des informations d’actualité pour en faire un argument commercial.
Elle s’appuie sournoisement sur une ambiance générale causé par deux sujets récents largement diffusée dans les médias ces dernières semaines : les excellentes performances de l’économie polonaise et le passage du PIB par habitant italien depuis celui de la France.
Ces deux sujets ont été largement relayées et de manière plutôt incomplète et orientée par plusieurs médias français privés détenus par des oligarques français. Démontons un peu les mécanismes de cette offensive contre la vérité :
Une information économique de plus en plus biaisée, voire orientée
L’article de Capital.fr (média appartenant au groupe Bolloré) titre « La France désormais derrière l’Italie : pourquoi le PIB par habitant dégringole en France »
Or, à aucun moment, alors que c’est censé être le sujet principal, le PIB/par habitant de la France ou de l’Italie ne sont indiqués.
https://www.imf.org/external/datamapper/NGDPDPC@WEO/OEMDC/ADVEC/WEOWORLD/GUY
L’article souligne même la croissance moindre du PIB par habitant de la France par rapport à celui du Portugal et ou la Pologne (pays en rattrapage) alors qu’en valeur ces derniers sont très largement inférieurs à celui de la France (33 970 $ pour le Portugal et 30 650 pour la Pologne). Au passage, pourquoi ne parle-t-on plus de l’Italie ? Peut-être parce que en 2026, celui de la France serait de 51 710 $ en 2026 et de 45 880 $ pour l’Italie. Soit exactement l’inverse de ce qui est avancé dans le titre !
Parmi les causes avancées de cette « dégringolade » est évoqué (je cite toujours) « le taux d’emploi des 55-64 ans est de 60% en France contre 65% en moyenne dans l’Union européenne ». Il est clair que les performances économiques de la France pourraient être bien supérieures à ce qu’elles sont actuellement si nous n’étions pas dans le pays où l’on travaille le moins que ce soit sur l’année ou tout au long de la vie. Pour autant l’autrice aurait pu nuancer son propos en précisant que le taux d’emploi des 55-64 ans en France est en progression lente et régulière depuis des années, conséquence directe des réformes successives entrée en application jusqu’en 2016.
Le second article que j’ai déniché sur Google a été publié sur tf1.fr en date du 9 février et s’intitule « Qui aurait dit que l'Italie allait nous rattraper ?" : la mise au point de François Lenglet sur le déclassement de la France ».
Tout un programme !
Cet article est très – trop – proche de celui de Capital.fr et fini pratiquement de la même manière :
« Un exemple : le taux d'emploi des 55-64 ans est de 60% chez nous, contre 65% en moyenne en Europe »
Dans les deux cas, les articles sont bien trop brefs pour développer une pensée complexe. Ils se gardent également bien de nuancer leur propos et de mettre en perspective les rares chiffres avancés. J'ai à ce moment là comme un arrière goût dans la bouche...
Une convergence inquiétante des lignes éditoriales de certains médias
Mais j’ai vraiment été troublé quand j'ai réalisé que l’article de Capital citait en lien une vidéo de TF1 :
« […] alors qu’en 2019, elle était supérieure de 5%, rapporte TF1 info. »
Or, cette vidéo en date du 8 février 2026 n’est qu’une autre version de l’article de TF1 précédemment parcouru. La boucle est bouclée.
A ce stade, nous ne pouvons que constater la déplorable convergence éditoriale entre les deux empires médiatiques. Tout cela relève-t-il de la médiocrité paresseuse, de l’optimisation des coûts de production des contenus, de l’idéologie pure ou des trois à la fois ?
Il ne faut jamais négliger la médiocrité ou l’appât du gain mais on ne peut exclure non plus l’idéologie, compte tenu de l’actionnariat de ces deux médias privés et surtout de l’activisme politique forcené et affiché de l’un de ces actionnaires.
Cette dérive propagandiste est inquiétante de la part de médias dits "de références". Ceux-ci utilisent désormais les mêmes méthodes que les boutiquiers :
- titres trompeurs ou exagérés
- informations parcellaires
- comparaisons inappropriées (biais de cadrage)
- points négatifs systématiquement mis en avant
- points positifs minorés ou absents
Plus grand-chose ne distingue vraiment ces médias de Russia Today France qui a été interdit de diffusion le 21 janvier 2023.
Pourquoi est-ce un problème démocratique ?
Sur Internet, nous sommes donc désormais submergés par des publications racoleuses que ce soit de la part de médias ou d’entreprises commerciales marchandes de biens ou de services.
Bien sûr, nous sommes nombreux, soit par manque de temps, soit par paresse intellectuelle ou au contraire par esprit critique, à ne pas suivre ces liens toxiques. Il n’en demeure pas moins que ces milliers de stimuli quotidiens, négatifs et anxiogènes, produisent à bas bruit un lent travail de sape qui finit par atteindre les profondeurs de notre subconscient. Ce phénomène est connu sous le nom d’effet d’amorçage émotionnel ou d’exposition sélective à l’ambiance médiatique.
Ceux qui sont déjà convaincus que tout va de mal en pis vont quant à eux choisir de lire ces articles afin de conforter ainsi leur opinion pré-construite, c’est ce qu’on appelle le biais de confirmation.
Dans les deux cas le résultat est le même : l’effet d’amorçage émotionnel et le biais de confirmation conduisent à un climat général d’insatisfaction, d'anxiété, voire de colère avec des conséquences délétères sur le comportement des citoyens-consommateurs que nous sommes tous. Cela contribue grandement à la cristallisation des opinions, c'est désastreux pour la qualité du débat public et cela conduit inévitablement à un affaiblissement de notre démocratie.
L’une des pierres angulaires d’un régime démocratique est la liberté d’expression. C’est aussi son principal talon d’Achille. Se pose donc l'épineuse question du contrôle plus strict de l'information...
Transparence de la page
- Temps de rédaction de l’article : 1 journée.
- Utilisation de l’IA : recherches uniquement et correction du style.
