
Durant la randonnée d'aujourd'hui, à un moment ma femme m'a demandé si on était en France ou en Allemagne. Je lui ai répondu : "On est en Europe, c'est ce qui importe aujourd’hui".
C'est ça le plus important. J'adore mon pays. J'adore mes origines alsaciennes. Je comprends et pardonne fort bien les allemands d'avoir voulu faire du tourisme en France à plusieurs reprises, parfois en y égarant quelques divisions blindées : c'est un si beau pays que la France !
C'est magique une frontière : cela fournit un prétexte à des tas de gens pour dire que nous, c'est nous, et eux, ce sont les autres.
En septembre 1940, ma grand-mère paternelle, parce qu'elle était mariée à un français, a été chassée de sa maison et expulsée d'Alsace. Durant cinq années, elle a vécu réfugiée dans son propre pays, à Carmaux, terre socialiste et patrie de Jean Jaurès.
L'accueil ne fut pourtant pas unanimement bienveillant.
Pour certains, elle était l'autre, au mieux "l'Alsacienne", la responsable de tous les malheurs de la France, au pire elle était "la Boche", l'étrangère, l'ennemi, l'autre donc.
Pour une famille d'origine polonaise - il y a beaucoup de polonais dans les villes minières françaises - elle devint une amie pour la vie. On se comprend toujours mieux dans l'altérité...
L'autre, c'est aussi le soldat peut-être polonais justement, ou russe, ou balte ou ukrainien qui logea une balle dans la tête d'un de mes grands-oncles du côté maternel. Alsacien, enrôlé de force dans la Wehrmacht, un Malgré-Nous, Albert Jaeck est mort dans un champ en Pologne durant la dernière et vaine tentative pour les allemands de stopper le rouleau compresseur russe (je dis bien russe et non soviétique car le soviétisme n'était rien d'autre que du nationalisme russe peint en rouge). Cette satanée frontière avait encore une fois bougée et mon grand-oncle était devenu un autre, un de ces autres jugés suffisamment allemands pour être des leurs et mourir pour la gloire du Reich et du Führer. Selon la légende familiale, il aurait eu droit à une médaille que mon arrière-grand-mère retourna aux autorités allemandes...
Tout cela, c'est du passé. Je l'ai pardonné.
Ceux que je ne comprends pas, ce sont les nombreux français qui croient que notre pays puisse encore exister et avoir la maîtrise de son propre destin en se repliant sur lui-même. Dans un monde de plus en plus dangereux, imprévisible et brutal on a besoin d'amis. Et quand bien-même, en suivant leur logique, avec tous ces millions de "patriotes", nos lieux de mémoire devraient être pris d'assaut.
Or, au fort Maginot de Schœnenbourg ce n'est pas le français que j'ai entendu majoritairement mais bien les explications en allemand des guides français à un public respectueux et admiratifs de notre ingénierie et de l'esprit de résistance de nos soldats.
Certaines frontières sont tombées mais de sombres manipulateurs tentent d'en ériger d'autres, à commencer par celles dans nos esprits.
